Petite névrose du salon de coiffure

J’ai toujours relativement détesté aller chez la coiffeuse.

Quand j’étais petite, un jour que ma mère m’avait emmenée au salon de coiffure, j’y avais demandé qu’on me coupe les cheveux courts. «Courts comment?», s’était-on enquis. Aux épaules? Aux oreilles? Non, non. J’avais répondu à ma mère: «Courts comme toi.» Courts comme ceux d’un garçon, finalement. Je ne me rappelle pas du tout où j’avais pris cette idée extravagante. Dans mon enfance, je me sentais différente, pas dans le sens positif du terme. La décision de couper mes longs cheveux était peut-être une sorte d’auto-thérapie par l’extrême? Ou alors plus simplement un moyen sûr de me différencier de ma soeur? Qui sait? La coiffeuse s’était contentée de roucouler, attendrie: «Hon! Comme mommy?»* Je n’appelais certainement pas ma mère «mommy»; je trouvais ça d’ailleurs du plus mauvais goût. Et puis je détestais le dégoulinant de cette femme que je ne connaissais pas, et qui m’accablait de son agressive bienveillance. (Je ne sais plus si Sophie était là, mais si oui, nous étions immanquablement encore plus mignonnes, dans notre adorable identité de petites soeurs.) J’aurais voulu montrer, moi, que je n’étais pas un bébé, mais je n’avais évidemment pu que rougir, et couiner une brève réplique, de ma voix suraiguë.

Chez la coiffeuse, aujourd’hui encore, j’éprouve une bizarre de vulnérabilité. D’abord, je ne fréquente jamais le même salon: je me demande toujours comment ça fonctionne. On nous offre un café, un thé, un verre de vin — mais quand est-ce qu’on a le temps de le boire, les mains toujours cachées sous l’atroce cape de plastique? Certains se pâment sur le massage du scalp qui se fait pendant le shampoing. Oké. Pas moi. Oh non. Des doigts inconnus s’attardant sensuellement sur mes tempes, pendant que j’ai le cou cassé dans la cuvette, et que je cherche nerveusement quoi faire de mes mains, exactement comme chez le dentiste, ce n’est pas ma définition du plaisir — pantoute. Et puis après, il faut décrire ce que l’on désire. Retour inconscient au traumatisme de l’enfance. Je ne veux pas me ramasser avec une coupe de petite fille sage: j’affecte un ton enjoué, comme pour montrer que je suis cool, que je mérite un look fort et fantastique. Oui, avec les années, pas si nouille, j’ai compris qu’il fallait une photo, et une coiffeuse compétente, pour que cette étape se passe bien. Mais encore, l’artisane à l’oeuvre, ne s’attend-on pas à ce que je lui fasse la conversation? J’ai une amie qui va entre autres au salon de coiffure simplement pour le plaisir de jaser. Ça me dépasse. Je crois en effet être une personne ayant la faculté exceptionnelle de couper court à toute conversation, à volonté, ou pas. Je passe donc toutes ces longues minutes à me demander si je dois entamer une discussion légère et inutile sur les cheveux blancs et sur la neige, ou me foutre des attentes sociales du coiffeur-confident, et me borner à répondre aux questions capillaires qui me sont lancées de loin en loin. En même temps, il faut que j’évite de trop regarder dans le miroir, où ma pauvre tête flottant au-dessus de cette maudite cape me fait grincer des dents, et qui m’oblige à gratifier de temps en temps la coiffeuse d’un mou sourire vaguement encourageant, malgré mon inquiétude probablement très évidente. Et puis quand c’est fini, c’est là qu’il faut vraiment montrer son enthousiasme. À ce moment, même satisfaite de la coupe, mes facultés sociales sont quelque peu affaiblies. Alors je ressors mon ton enjoué et peu convainquant. Enfin, presque libérée, je passe à la caisse, et là, c’est le calcul du pourboire qui vient toujours légèrement me perturber, comme partout où on ne donne pas nécessairement 15%. Mais sur quoi donc ces chiffres sont-ils basés? À quoi s’attend-on de moi? Toujours, toujours.

Bon, après ça, c’est vrai que cette fois-ci, les doux et incessants compliments de mes amis et collègues ont bien valu l’aventure! C’était pas si mal, finalement… (C’est une coupe vraiment super, en fait!) Merci, mademoiselle. Ah la la. Il va falloir que j’y retourne bientôt.

*L’Outaouais et le «bilinguisme»…

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